Mali

Acteurs, normes et mécanismes non-étatiques

Les acteurs non étatiques jouent un rôle clé dans l’environnement sécuritaire malien. En effet ils peuvent agir tantôt comme parties au conflit, tantôt comme catalyseurs dans les processus de résolution de la crise malienne.

Familles fondatrices et alliés

Les familles jouent un rôle important dans la stratification sociale du Mali. C’est en effet à travers les familles que la répartition sociale des rôles respectivement attribués aux chefs, aux guerriers, ou aux responsables religieux s’ef  fectue le plus souvent. L’appartenance familiale d’un individu permet en outre souvent de situer celui-ci au sein de la communauté et de lui y attribuer un rôle. Par ailleurs, les familles sont fréquemment investies dans la gestion des conflits dans une zone donnée. Les familles ayant une autorité et une voix prépondérantes varient en fonction des régions.

Au Centre du Mali, les conseils des familles dirigeantes sont constitués des représentants des légitimités traditionnelles, coutumières et religieuses ainsi que des représentants des familles de pasteurs dans le Delta central du Niger et les zones exondées du Séno, du Haire, du Gandamia et du Gourma central.

Les Conseils des familles dirigeantes du Macina et des zones exondées sont issus de l’héritage et du système de la Dina du Macina du XIXème siècle. La Dina du Macina avait mis en place en 1821 une Grande assemblée (ou Batu Mawdo) ainsi qu’un code de gestion des ressources naturelles dit « Code de la Dina ». Les leydi (entités socio-écologiques) du Delta central du Niger sont depuis organisées autour de trente-trois aires agro-sylvo-pastorales de la région de Mopti- dans lesquelles s’insère une organisation institutionnelle, coutumière et religieuse spécifique. Cette structuration tripartite est l’une des caractéristiques sociologiques importante dans le Delta central du Niger.

L’État n’ayant pas su instaurer de présence véritable dans plusieurs régions du pays, des mécanismes de justice et de résolution des conflits se sont imposés durablement.

Cependant, depuis plusieurs années – et cela bien avant la crise multidimensionnelle de 2012, les légitimités locales qui activent ces mécanismes subissent des mutations, en rapport avec l’affaiblissement de leurs autorités au niveau familial, social et communautaire.

Les chefs traditionnels, coutumiers et religieux investis dans les processus
de règlement des conflits dans le Centre du Mali

Les mécanismes de justice et de résolution des conflits non étatiques ont survécu à la période coloniale et post-coloniale et se sont imposés durablement au Mali. A l’inverse, les mécanismes de justice étatique sont souvent dénoncés en raison de leurs nombreuses faiblesses : la complexité et la lenteur de la procédure judiciaire de résolution des conflits, une justice aux plus offrants, la méconnaissance des textes juridiques étatiques, la manipulation des plaignants parfois illettrés. Il apparaît aussi très compliqué pour les populations, notamment dans les espaces périphériques, d’accéder à la justice étatique en raison de la présence et des menaces proférées par des groupes armés islamistes radicaux dans les villages sous leur contrôle (qui jouent eux-mêmes un rôle croissant dans l’administration de la justice à l’échelle locale).

Les mécanismes de justice coutumière et islamique traitent un large éventail de litiges, notamment des litiges fonciers, des différends ayant trait à des héritages, des vols et des questions matrimoniales. Les leaders traditionnels peuvent parfois rejeter une affaire, certains préférant ne pas être saisis d’affaires portant sur des crimes graves tels que le viol ou le meurtre ou encore les crimes liés à la crise de 2012.

Cependant – et cela bien avant la crise multidimensionnelle de 2012- les légitimités locales qui activent les mécanismes traditionnels de gestion des conflits subissent des mutations et connaissent notamment un affaiblissement de leur autorité au niveau familial, social et communautaire.

Les légitimités locales (autorités traditionnelles, religieuses et coutumières) investies dans les processus de règlement des conflits sont variées et diversifiées dans le Centre du Mali :

Les grandes figures référentielles de la médiation coutumière et traditionnelles
sont variées et réparties dans différentes régions du centre du Mali:

La Dina de Macina est un royaume du XIXème siècle du Centre du Mali dans lequel les bases et la structure politiques étaient fondés sur la morale islamique. Il a été fondé par Amadou Hammadi Boubou qui eut le titre de Cheickh ou Sékou lorsqu’il remporta une bataille contre le chef de clans « Ardo » et leurs alliés de l’empire Bambara de Ségou en 1818. Cette victoire lui permit d’asseoir son emprise dans le Centre du Mali et de commencer une guerre sainte, « jihad » qui lui a permis de conquérir plusieurs territoires et de créer des alliances communautaires. L’organisation administrative, politique et militaire du Macina était décentralisée et la juxtaposition entre les acteurs de l’époque continue de prévaloir dans la zone du Macina. L’œuvre maîtresse de Sékou Amadou fut sa volonté de sédentariser les Fulbe (Peuls). Les descendants de Sékou Amadou continuent de bénéficier d’un pouvoir de médiation dans le Centre du Mali.

Des relations spirituelles, politiques et scientifiques se sont nouées entre les Kounta, une tribu d’origine arabe de Tombouctou, et la Dina de Cheikhou Amadou. Des textes écrits en arabe sont encore disponibles au niveau de l’Institut Ahmed Baba de Tombouctou, précisant la nature de ces relations entre les différents acteurs de l’époque. Le leadership moral et spirituel des Kounta a maintenu le lien avec les descendants du chef de la Dina du Macina au XIXème siècle. Les descendants des familles Kounta et de Sékou Amadou ont continué de bénéficier d’un certain respect et détiennent un pouvoir de négociation fort appréciable.

Les conseils de familles dirigeantes du Macina (Hore Suudu Baaba) dans le Delta central du Niger sont des patriarches en charge de la gestion des conflits relatifs aux ressources familiales, villageoises et communautaires. Chaque entité socio-écologique ou leydi dans la zone inondée du Delta central du Niger a son Hore Suudu Baaba. Cette institution coutumière et traditionnelle a diverses fonctions au niveau social, politique et organisationnel.

Au pays Dogon, la gestion de la vie en communautés se fait par des autorités spirituelles qui ont différents rôles et missions. Il s’agit des Hogon (autorité spirituelle suprême), des Ogokana (structure traditionnelle en charge de la gouvernance environnementale principalement des ressources naturelles), des Allamoudio dans les zones exondées du Centre du Mali (Bandiagara, Douentza, Bankass et Koro) : il s’agit d’institutions coutumières qui ont pour objectif de maintenir la paix, de résoudre les conflits fonciers et conjugaux dans les villages.

Les institutions coutumières à caractère communautaire à Gao

Dans la région de Gao, comme l’indique la recherche du RENEDEP, consacrée aux « institutions coutumières à caractère communautaire », le terme « institutions coutumières » fait référence aux institutions endogènes telles que les chefferies traditionnelles (chefs de village, chefs de quartier) et aux institutions communautaires telles que le Bonkoïno (chef coutumier) qui jouent un rôle majeur dans la gestion des conflits. Compte tenu de l’héritage historique de la région de Gao, la religion, à travers l’islam, présente également un aspect culturel et coutumier dans certaines localités, d’où l’importance de la prise en compte des institutions religieuses islamiques telles que le cadi ou encore le marabout. En effet, l’islamisation forcée de Gao sous le règne des Askia à partir de 1492 a érigé certaines pratiques religieuses en coutumes.

Les institutions coutumières à caractère communautaire

Les griots

• Au sein de plusieurs communautés du Mali (Songhaï et Mandingues notamment), les griots sont des personnes dites « de caste » et portent parfois les mêmes noms de famille que les nobles. Comme pour les autres castes, le statut de griot est héréditaire.

• Appelés Maaba ou Garassa dans la culture Songhaï, mot qui désigne également le forgeron, les griots sont les maîtres de la parole. Ils jouent plusieurs rôles dont celui de messager entre les différentes communautés, de médiateur, de pacificateur, de conciliateur ou encore de démarcheur dans les procédures de fiançailles et de mariage.

• Les griots continuent à jouer leur rôle séculier en matière de gestion des conflits dans plusieurs localités, notamment dans le Cercle de Bourem.

• Les griots sont désormais organisés autour du RECOTRADE (Réseau des Communicateurs Traditionnels) au niveau national et continuent à jouir d’une influence non négligeable dans la gestion des conflits.

Les associations à Gao

Les autorités locales

Les autorités locales sont les autorités élues (telles que les conseillers régionaux, les conseillers de cercles et communaux) régies par le code des collectivités territoriales et toutes les autorités administratives (les gouverneurs, les préfets et les sous-préfets) régies par la charte de la déconcentration.

Les autorités locales élues sont dotées de la personnalité morale et de l’autonomie financière.

- La région est composée de cercles et de communes.

- Les communes sont elles-mêmes subdivisées en commune urbaine et commune rurale. La commune urbaine se compose essentiellement de quartiers dirigés par des chefs de quartier, et la commune rurale se compose essentiellement de villages et/ou de fractions dirigés par des chefs de village. Ces chefs de quartier et de village sont régis par la loi 0623.

Dans la réalité quotidienne du Mali, ces institutions coexistent avec les institutions traditionnelles, coutumières et religieuses, illustrant l’hybridité de la gouvernance locale. Le long conflit a également affecté la présence de représentants de l’État, de sorte que dans la pratique, les acteurs non étatiques sont les acteurs auxquels la population a effectivement accès pour résoudre les conflits. Il convient de noter, par exemple, les données concernant la présence de l’État dans les zones de conflit :

Présence de préfets et sous-préfets au Nord et à Mopti

Autorités religieuses

Le Mali a historiquement été une terre d’asile, un creuset et un modèle de métissages humains, culturels et religieux. Les religions traditionnelles et les religions monothéistes notamment, le judaïsme, le christianisme et l’islam ont cohabité pendant un certain temps jusqu’à l’islamisation, notamment au Nord du Mali (XVème siècle).

La religion en général - et l’islam plus particulièrement - n’est pas seulement un culte mais aussi une partie de la culture et de la coutume de la région. Les institutions à caractère religieux sont fréquemment investies dans la gestion des conflits.

L’identité des groupes armés est étroitement liée aux négociations qui ont mené à l’Accord pour la Paix et la Réconciliation au Mali signé en 2015 et aux coalitions qui ont été établies à l’époque des négociations menées dans la cadre dudit processus d’Alger et au cours des années suivantes.

Les acteurs les plus importants sont :

  • Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA)

    La Coordination des Mouvements de l’Azawad est une alliance de groupes rebelles armés au Mali créée en 2014 en prélude à la signature de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation au Mali. Cette coalition est composée du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA), du Haut conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA), et du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA). Les leaders de ces différents mouvements se relaient pour en assurer la présidence. En avril 2021, alors qu’il assurait la présidence de la CMA, le président du MAA a été assassiné à Bamako. En février 2023, le président du HCUA a annoncé la fusion des trois entités en une seule et même entité.

  • Plateforme des mouvements du 14 juin 2014 de l’Alger (Plateforme 1)

    La Plateforme est une alliance de groupes armés maliens formée en 2014 à Alger pendant les négociations entre le Mali et la CMA. Elle est composée entre autres de la Coordination des mouvements et du Front patriotique de résistance (CM-FPR, milices d’autodéfense des communautés songhaï et peules du Nord du Mali) ; du Groupe d’autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA), tous opposés à l’indépendance et à l’autonomie du Nord du Mali ; d’une aile du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) ; du Mouvement populaire pour le salut de l’Azawad (MSA) ; du Front populaire de l’Azawad (FPA) ; du Mouvement pour la défense de la patrie (MDP) ; et du Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA).

    En juillet 2017, la CMA et la Plateforme 1 ont établi une alliance pour la mise en œuvre de l'Accord d'Alger et ont convenu de la création d’un Cadre Stratégique Permanent pour la Paix, la Sécurité et le Développement (CSP-PSD).

    Le 26 Septembre 2023, suite à la reprise des hostilités de la CMA-CSP, la plateforme s’est désolidarisée dans un communiqué des confrontations actuelles avec l’armée malienne. Elle a annoncé son retrait définitif du CSP-PSD “dans l’intérêt supérieur des populations des régions du Nord du Mali et de la Nation malienne”.

  • Plateforme des mouvements du 14 juin 2014 de l’Alger (Plateforme 2)

    Composée de :

    - Groupe autodéfense touareg Imghade et alliés (GATIA).

    - Mouvement pour le salut de l’Azawad Dous-Hak (MSA-D).

    - MAA 2 (ou MAA – CMA) : Mouvement Arabe de l’Azawad.

    - Coordination des mouvements et fronts patriotiques de Résistance (CMFPR2).

  • Coordination des Mouvements de l’Entente / d’Inclusivité (CME / CMI)

    Fondée le 11 novembre 2017 par des dissidents de la CMA et de la Plateforme réclamant leur inclusion dans la mise en œuvre de l’Accord pour la Paix et la Réconciliation, elle était constituée initialement :

    - du Congrès pour la justice dans l’Azawad (CJA2) ;

    - de la Coalition du peuple pour l’Azawad (CPA) ;

    - du Mouvement pour le salut de l’Azawad (dit MSA2 ou MSA-C) ;

    - et du Mouvement populaire pour le salut de l’Azawad (MPSA).

The UN Mission in South Sudan

Groupes d’autodéfense

Groupes d’autodéfense et organisations de soutien aux communautés dogons

Groupes d’autodéfense et organisations de soutien aux communautés peules

Groupes armés islamistes radicaux

Du point de vue géographique, la première caractéristique des groupes armés islamistes radicaux dans le Centre et le Nord du Mali est qu’ils mobilisent des idées et des ressources globales au profit de revendications locales avec des ramifications internationales (visions prônées par les branches mères Al-Qaïda et Daesch). La Katiba Macina, par exemple, promeut un djihad défensif et s’inspire d’une doctrine politique et religieuse qui prône la lutte armée au nom d’une conception fondamentaliste et violente de l’islam.

C’est en 2018 que s’est affirmée la rupture entre le JNIM et l’EIS et que sont survenus des affrontements meurtriers entre les combattants de la Katiba Macina (affiliée au JNIM) et ceux de Dawlat Islamiya (affilié à l’EIS) dans le Delta central du Niger et le Gourma central. La division entre les deux groupes a été opérée par les communautés peules Wuwarbe et du Seno (Mali), les communautés peules Jelgoobe (Burkina Faso) et Tollobe (Niger). La guerre entre les combattants du JNIM et de l’EIS s’est poursuivie depuis.

Mutations et logiques d’engagement des groupes islamistes radicaux

Les processus de scissions et fussions

Dans les pays : Burkina Faso, Niger et Mali

La Charte de Kurukan Fuga

La Charte de Kurukan Fuga est un ensemble de principes transmis oralement jusqu’à leur codification controversée au XXème siècle. Son origine remonte à l’avènement de l’Empire du Mali entre le XIIIème  et le XVème siècle. Malgré son importance historique dans la fondation de l’Empire du Mali, la redécouverte, la systématisation et la large diffusion de la Charte de Kurukan Fuga sont récentes. Considérée par certains comme une contribution significative de l’Afrique à l’histoire des droits de l’Homme et de la démocratie, la Charte de Kurukan Fuga est très souvent regardée comme l’une des références fondant les « valeurs africaines » dont la valorisation devrait être portée par les plus hautes institutions africaines. Depuis sa « redécouverte » en 1998 la Charte de Kurukan Fuga se situe cependant au cœur de plusieurs débats scientifiques et politico-institutionnels.

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